Quelle place pour le corps et le sens du toucher à l’ère de la Covid-19?

En France, le toucher est un sens plutôt délaissé dans nos liens sociaux.

Les circonstances sanitaires liées à la Covid-19 accentuent encore davantage cette absence: une bonne occasion de s’interroger sur le sens de ce sens et de revoir notre rapport au corps dans les interactions sociales.

Quelle est l’importance du toucher?

Le toucher est le premier sens que nous développons, il permet la conscience de soi et du monde extérieur dès l’univers fœtal.

D’un point de vue biologique, les câlins sont fondamentaux pour le développement des bébés et leur permettre de résister au stress.
De même chez les personnes âgées, le toucher prend une place particulièrement importante car il est l’un des sens le moins atteint par le vieillissement.

En dehors de la sphère amoureuse et familiale, on observe un sur-investissement de la cérébralité au détriment du corps, et les sens visuels et auditifs sont les plus valorisés.
En parallèle, nous avons pourtant des habitudes qui engagent le corps avec lesquelles je ne suis pas toujours à l’aise.
Quand j’étais petite, la convention de faire la bise à un oncle presque inconnu ou à un ami de la famille barbu et fumeur de cigares a toujours chamboulé mon instinct d’enfant et heurté mon intimité.
Dans le milieu professionnel, l’institutionnelle poignée de main m’a plus d’une fois laissée les doigts endoloris, à l’image des enjeux de pouvoirs qui y règnent.
Et dire que ces coutumes sont censées (ou sensée hé hé) symboliser un relationnel de confiance et de respect…

Nous n’avons pas que cinq sens, notre sixième sens est moins connu car il n’a pas d’organe dédié. En plus de la vision, de l’audition, du toucher, du goût et de l’olfaction, nous avons aussi des capteurs qui détectent le mouvement.
Chacun de ces 5 sens à lui seul ne peut pas mesurer le mouvement, c’est la coopération de tous ces sens qui constitue un sixième sens : le sens du mouvement, appelé aussi proprioception.

Chacun de nos sens a donc une importance pour participer à l’unification de notre corps et nous permettre d’expérimenter pleinement la vie.
La juste place du corps, la sensorialité et notamment le toucher et le mouvement sont chers à la danseuse-comédienne que je suis.
Des conditions tacites doivent être respectées pour danser à deux et se toucher : l’établissement et la reconnaissance d’un contact visuel d’abord, suivi d’une proposition verbale acceptée, puis le remerciement en fin de danse. Comme dans toute relation, se sentir disposé à danser à tel moment sur telle musique avec telle personne est nécessaire à un partage de qualité.
Le toucher est la manifestation d’une confiance qui, trop négligée, risque d’aboutir à une réaction épidermique !

Eve Berger déplore que le corps soit souvent valorisé comme objet utile ou esthétique, et plus rarement comme lieu de sensibilité et d’intelligence qui permet de déployer tous ses potentiels de présence à soi, à l’autre et au monde.
Cette psychomotricienne engage le corps pour aider les personnes, notamment à se réaliser sur le plan professionnel.

N’oublions pas que dans notre corps, notre ventre, souvent appelé « deuxième cerveau« , est un centre de neurones qui entretient des relations étroites avec notre système immunitaire garant d’une pleine santé.

Si notre rapport au corps et au toucher paraît manquer de sérénité et d’équilibre, voilà que les mesures prises à la suite de la Covid-19 viennent nous bousculer.

Personnes portant des objets insolites en guise de masque anti-virus
Personnes portant un masque anti-virus et se tenant derrière un mur de cellophane

Les règles de distance physique imposées par les circonstances sanitaires changent nos repères

Depuis l’apparition de la Covid-19, le corps, celui des autres mais aussi le notre, apparaît comme la représentation d’un danger potentiel.
Nous sommes contraints de nous adapter à cette nouvelle vision collective et d’intégrer une reprogrammation tactile.

C’est donc à juste titre que des interrogations émergent: peut-on vivre sans se toucher?
La question concerne principalement les liens professionnels ou amicaux, les liens amoureux ou familiaux étant moins fortement impliqués dans ce bouleversement.

Selon notre aisance relationnelle liée à nos expériences, la privation d’échanges sensoriels peut-être mal vécue, ou peut au contraire soulager.
Être poussé à limiter fortement les contacts humains permet justement de se rendre compte du besoin ou non de liens physiques.
Nous avons pu assister à une revalorisation du contact corporel lors des retrouvailles, et paradoxalement, la distance peut aussi permettre d’exposer une intimité qu’on ne se permettrait pas en face à face.

Eve Berger explique qu’il y a deux dimensions dans le toucher :
– l’accès à une matière qui produit des effets hormonaux, stimule le système immunitaire, permet la reconnaissance de soi et de l’autre, transmet des informations et de l’affect directement.
Selon cette définition, l’absence de matière équivaut à la sensation d’absence de contact.
– l’accès au contact et à la « présence » d’une personne au sens large. On peut en effet être au contact d’autres personnes sans les toucher physiquement, et se sentir « touché » par elles dans le sens où leur présence, par leurs paroles ou leur posture, nous affecte.
Nos relations sont peu tactiles en occident, nous pouvons en déduire que ce n’est donc pas l’absence de toucher dans sa dimension matérielle qui peut générer des manques mais principalement la non présence de l’autre.

Bernard Andrieu, philosophe du corps, parle d’un changement de conscience du corps vécu et de contact aux autres.
Sans jugement de valeur, il souligne que nous nous trouvons dans une société hybride avec plusieurs types d’expériences tactiles et virtuelles.
Comme toute période d’évolution, nous avons avons besoin d’éducation pour appréhender le virtuel.

Lors du confinement, moment où la distance physique a atteint son paroxysme, le numérique a permis de rester en contact.
Mickael Stora, psychanalyste qui s’intéresse à l’objet numérique notamment en tant que support thérapeutique, indique que le virtuel a une limite et doit être remis à sa place en tant qu’outil.
Rien ne vaut le contact face à face à l’heure actuelle, le lien virtuel s’applique plutôt par défaut.


Anecdote personnelle sur ma première visio-conférence

En rejoignant la plateforme d’un groupe de travail, j’étais joyeuse à l’idée de cet échange riche.

Rapidement, les difficultés techniques pour s’entendre, se comprendre et se visualiser sont survenues. Les interférences augmentaient à l’arrivée de chaque participant.
Mes sens étaient sur-sollicités, ma fatigue s’accentuait, je luttais pour rester concentrée sur le sujet et contenir mon agacement grandissant face au constat d’inefficacité qui me gagnait.
Au bout de vingt minutes de tentative pour travailler dans des conditions correctes, et alors que je devais régulièrement m’exprimer par mimes pour compenser les caprices du micro, j’ai senti dans mon corps une déferlante d’émotions: frustration de ne pas pouvoir intégrer le groupe, sensation d’isolement, impuissance, énervement, impression de handicap (à mon humble échelle, j’ai eu l’impression de toucher du doigt un échantillon de ce que vivent les aveugles, sourds et muets… Quel courage admirable).
J’ai eu un fort sentiment d’exclusion car je semblais être la seule à être confrontée à autant d’impasses techniques.

Cette expérience a été une leçon sur l’importance des sens, sur mon besoin de présence et de communication fluide.



L’adversité apporte tout de même des surprises fabuleuses: l’adaptation, l’humour et l’imagination dont les humains sont capables de faire preuve:

Le moment de ré-apprivoiser notre rapport au corps pour améliorer nos relations

Même si nous espérons que cette période inhabituelle soit temporaire, elle aura certainement une influence sur notre façon d’appréhender le corps et le sens du toucher.
Allons-nous devoir ré-inventer les liens sociaux avec le toucher au second plan?

Eve Berger considère que la sensibilité intérieure du corps se situe bien en-dessous de la peau et concerne la globalité de l’intériorité du corps.
Ainsi, le toucher dans sa dimension matérielle ne serait qu’une forme partielle d’un ensemble bien plus vaste que nous pouvons mobiliser pour garder le contact sensoriel avec les autres.

Le toucher a donc toujours une place, elle peut simplement être plus subtile.
La bonne nouvelle c’est que nous pouvons apprendre à développer notre perception corporelle.
Les circonstances nous poussent à améliorer cette part de nous pour maintenir nos échanges relationnels voire les renforcer.
L’autre bonne nouvelle c’est que le théâtre et la danse sont des approches excellentes pour nourrir toute notre sensorialité. Je vous explique plus précisément mon approche dans cet article.

Pour David Lebreton, anthropologue et sociologue, on ne peut se représenter le monde et interagir avec lui sans expérience physique à la naissance.
Dans son livre « Les passions ordinaires, Anthropologie des émotions », il met en avant le statut du corps dans la communication et la façon dont nous nous saisissons des signes physiques pour vivre et donner à voir nos émotions.

Notre communication est majoritairement composée d’expressions du visage, de postures, d’attitudes gestuelles et de tout autre élément d’échange non verbal.

L’expansion de l’utilisation des masques marque un impact visible sur nos dialogues. Nous ne pouvons plus engager de la même façon notre visage et notre sourire, pourtant si contagieux (j’ai un goût pour l’humour noir) !
Il nous faut compenser pour nous faire comprendre.
Il nous faut décoder et interpréter le langage au-delà des masques.
L’incarnation de notre présence doit nécessairement se déplacer à l’ensemble de notre corps et pas seulement au visage.

Nous pouvons voir cette période comme une opportunité de ré-inventer les gestes pour se saluer et discuter : place à l’innovation et la concrétisation.
Et si c’était une formidable occasion de prendre conscience de l’inconfort de certains gestes, de mieux se connaître, de se ré-approprier les codes de communication en respectant nos limites pour aller vers plus de liberté et d’authenticité dans nos relations?

Mongolfières colorées

🎉

Devinette:

Combien de mots proviennent du champ lexical des sens dans cet article?

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